vendredi 9 mai 2008

Classe ouvrière et orientation politique: est-ce que le vote de classe décline?

Salvo Leonardi

1. L’analyse des comportements électoraux des individus et des groupes sociaux constitue un des terrains privilégiés – mais pas l’unique- sur lequel on peut vérifier les théories à l’égard des discours publics et des classes sociales. Le vote ouvrier en particulier représente le baromètre qui permet de mesurer pour la gauche la nature et la qualité de son assise, de sa représentativité sociale.
Le présupposé analytique, traditionnellement formulé en sciences politiques, est qu’il existe un rapport structurel entre classe et comportement électoral. Les partis ont toujours surgi, dans l’époque moderne, comme représentants d’intérêts de classe, faisant en sorte que les conflits sociaux puissent recevoir une médiation au travers des schémas de la représentation démocratique.
De ce point de vue, le vote ne serait rien d’autre qu’un réflexe politique
- d’un milieu socio-culturel commun (Lazarsfeld);
- d’un modèle identitaire, avec un “habitus” acquis au travers d’une ambiance familiale (Campbell ; Dalton);
- d’un choix rationnel, en présumant qu’un électeur sera immédiatement en capacité de stabiliser un ordre de préférence au travers des élites politiques variées en compétition, en choisissant rationnellement celui qui sera le plus proche de ses intérêts matériels (Schumpeter ; Downs).
En résumant: on a les ouvriers à gauche et le milieu (moyen) bourgeois à droite.

L’évidence empirique de ces dernières années montre un déclin de ce vote de classe, le déalignement de classe. En substance: les ouvriers votent de moins en moins pour les partis du centre-gauche et de gauche, et s’orientent de plus en plus vers les partis de droite et de centre-droite, ainsi que vers l’extrême-droite et le populisme chauvin et xénophobe.
La méthode pour mesurer cela est l’indice d’Alford : en divisant l’électorat en deux classes principales, les manuels et non manuels et en confrontant le % des travailleurs non manuels ayant voté pour la gauche et le nombre d’ouvriers (travailleurs manuels) ayant voté pour la droite.
Nous devons-nous poser les interrogations théoriques et politiques suivantes:
1) quand a été fondée sur le plan empirique et comparée la thèse du déclin de vote ouvrier de gauche ?
2) pourquoi des couches aussi amples et significatives du monde ouvrier votent pour le centre-droite ?
3) sommes-nous en présence d’un phénomène relativement récent ? De quelle continuité et longue durée pouvons-nous parler en la matière ?
La méthode pour répondre à ces interrogations exige :
 de vérifier le fondement empirique des tendances en acte ;
 de faire cela de manière comparée sur le plan international ;
 de ne pas se limiter à une dimension bottom-up, de la demande politique (la classe et ses comportements), mais aussi de considérer la dimension top-down de l’offre politique (les partis et leurs comportements)

2. Le débat international du vote de classe confronte deux thèses: celle du “déalignement de classe” et celle des “fluctuations sans tendance”
a) La thèse de déalignement (Lipset ; Inglehart ; Nieuwbeerta ; Corbetta et Segatti) se base sur les indices suivants: un déclin de vote de classe; un effondrement du nombre d’adhérents des partis (surtout de gauche); un déclin du nombre d’affiliés aux syndicats (une chute d’au moins 20%) et des conflits ouvriers.
L’explication est que le déclin du vote de classe n’est pas une conséquence du déclin de la classe comme catégorie interprétative première des comportements sociaux et politiques; il y a croissance du bien-être et de l’instruction ce qui favorise l’individualisme et la désimplication politique.

b) La thèse de la « trendless fluctuation » (fluctuation sans tendance), développée par les britanniques comme Heath, Evans, Andersen, observe que :
- les données comparées sur une longue période ne permettent pas de conclure qu’il existe un déclin du vote de classe (vote au RU dans l’après-guerre et tendance au réalignement de classe dans les nouvelles démocraties d’Amérique Latine au pays d’Europe centrale) ;
- que l’abstention, le refus de voter (de 25% à 40% de l’électorat dans les démocraties mâtures) est une donnée symptomatique de grande importance: exit comme unique alternative quand le système électoral n’offre plus d’options de voice, ou de choix significatifs (abstentionnisme des ouvriers aux USA, dans la GB de Blair, au second tour des présidentielles en 2002);
- les filtres posés dans les systèmes électoraux rendent marginaux le rôle joué par les partis de la gauche radicale et la présence d’ouvriers au parlement se situe en dessous du 1%;
- si on met de côté l’offre politique, et si on se concentre sur la demande (des ouvriers), on ne peut qu’observer le désenchantement de ces catégories sociales à l’égard de partis qui se détachent de la gauche après s’être séparés/éloignés des ouvriers;
- la notion de classe ne peut plus être lue au travers de l’opposition fordiste-industrielle entre manuels et non manuels (Eric Olin Wright); le vote de classe n’est pas assimilable au vote “ouvrier” car c’est confrondre une partie avec le tout; confondre CSP et classe sociale, c’est ne pas prendre en compte les nouveaux profils sociaux de l’exclusion et de l’exploitation dans l’ère du post-fordisme et de l’économie de la connaissance.
Diagnostic: la classe continue à constituer une variable de première importance pour comprendre le vote et le non-vote ; ma préférence va vers la seconde hypothèse, plus problématisante.

Il faut néanmoins s’accorder sur la définition ou le périmètre social de la classe qui sera couvert par l’analyse des comportements politiques.
a) Les approches marxistes et weberiennes convergent sur l’importance accordée au concept politico-social de la classe. Toutefois, l’analyse marxiste tend à être mono-causale (en dernière instance) tandis que l’approche weberienne en termes de stratification sociale est plus multicausale, conditionnée par des comportements plus variables ainsi que par des facteurs tels que le pouvoir et le statut.
De ce point de vue, le rapport entre marxisme et sciences sociales, je crois que la première approche devrait s’ouvrir à la seconde (comme le néo-marxisme le fait), pas tant sur le plan du statut et du pouvoir, mais davantage au niveau du modernisme tardif et des théories du multiple self, des théories féministes et post-coloniales qui ont redimensioné la primauté de la variable de classe comme variable fondamentale.

b) Il y a ensuite, sur tous ces thèmes, un problème interne au marxisme; comment considérer la classe, à partir de données économiques et sociales (objectives) corrélées au processus de valorisation/extraction de survaleur (classe en soi) ou plutôt sur le plan subjectif-politique, incarné par le concept de conscience de classe (classe pour soi) ? Il existe un dualisme au sein de la théorie marxiste de classe (Ossowski) ;
 dans la première approche, ample et inclusive, nous pourrions accéder à une analyse mise à jour par le prolétariat post-fordiste (la thèse de Toni Negri), mais avec le risque de ne pas comprendre les fortes différences qui se produisent et s’alimentent sur le terrain identitaire et politique ;
 dans la seonde approche (classe pour soi), restrictive et dichotomique, on tend à privilégier le travail subordonné, des ouvriers en particulier (la base sociale des organisations de la classe “pour soi”), qui s’érode de plus en plus et se trouve être de plus en plus déplacé par les transformations post-fordistes de la production. Cette approche que l’on retrouve chez divers auteurs (Lukacs ou à Poulantzas) développe une hypothèse trop organique entre un “sujet de classe” et sa “conscience de classe”, alors que ce rapport est beaucoup plus complexe et conflictuel.

3. Les élections de 2006, en Italie, ont vu une coalition de Centre Gauche (des néo-communistes au ex-démo-chrétiens) accéder au pouvoir, sous la direction de Prodi;
 les données donnent un taux de participation très élevé de 80% ;
 les travailleurs dépendants/ publics/privé ont en grande partie voté pour le CG
 Les ouvriers ont en moyenne voté plus à gauche (53% contre 47%)
 Dans les régions où il y a la plus haute densité idnustrielle /ouvrière du pays (Nord-est, Lombardie et Veneto), les ouvriers ont d’abord préféré le CD avec une différence de 8% (46% cotre 38%)

Comme dans d’autres situations similaires, il s’est ouvert un débat sur la composition sociale du système politique ; mais j’observerai pour ma part non pas un déclin du vote de classe mais une longue continuité.
a) La classe ouvrière italienne – malgré son aile radicale-syndicale – a toujours voté en majorité pour les forces politiques qui s’opposent aux partis de la gauche;
b) Cette caractéristique la distingue particulièrement sur la scène internationale; nous sommes juste devant les USA et le Canada, juste derrière la France, loin derrière la Suède qui représente la plus haute fidelité politique des ouvriers sà l’égard de la social-démocratie;
c) La nouveauté majeure de ces dernières années – en fait très révélatrice – se situe dans le transfert des votes pour un ancien parti populaire comme la DC vers les partis populistes de droite come la Lega et Forza Italia.

C’est seulement de 1968 à 1976 que la somme de tous les partis de gauche (socialistes, communistes, nouvelle gauche) était supérieure à 50% ; depuis que ces partis ont disparu, de 1992 à 2001, le plus grand parti issu du vieux PCI (le PDS) n’a récolté dans le nord du pays qu’entre 12 et 15%. Avec l’imminente naissance du parti démocratique, sur les cendres des vieux partis post-communistes et post-démochrétiens, l’Italie, pays qui pendant des décennies a eu un des plus grands partis communistes d’occident – s’apprête à devenir un des premiers pays européens privé d’un parti significatif d’inspiration socialiste ou lié de quelque façon à la centralité du monde du travail.

Les causes :
a) L’approche bottom-up du vote de classe

1) Le facteur religieux a été, à côté du processus de construction d’un nation, un facteur significatif (pour ou contre) depuis la seconde moitié du XIXème siècle. Pour Lipset et Rokkan, la fracture religieuse avec celle du centre/périphérie a historiquement précédé la fracture (l’opposition) de classe; dans certains pays latins, l’alliance entre catholicisme et droite conservatrice a eu des effets qui ne se retrouvent pas dans les pays protestants du nord ou en France (catholique) où la séparation entre sphère religieuse et étatique a été plus nette. Les études d’Edward P. Thompson ont, par exemple, révélé les origines méthodistes et anticonformistes du mouvement ouvrier anglais. Michael Walzer identifie les origines du radicalisme politique européen au sectarisme puritain.
En Italie, la question catholique a marqué la classe ouvrière ; elle s’est entremêlée à la tradition polémique anti-politique et anti-centraliste des régions du nord-est. Un rôle fondamental a été pris en charge par le syndicalisme et le mouvement associatif d’inspiration catholique (CISL ; ACLI), très avancsé sur les thèmes sociaux et syndicaux, mais liés politiquement au centre modéré de la démocratie chrétienne.
La question catholique rencontre ensuite la question du sud (méridionale) sur le terrain des sous-cultures territoriales qui singularisent en particulier la Troisième Italie (Bagnasco; Trigilia), celle des petites entreprises et des districts industriels, où se développe une forte empathie entre des entrepreneurs et des ouvriers avec des ouvriers qui ambitionnent de devenir aussi des entrepreneurs.
Le nord-est de la petite entreprise et des districts est très différent du nord-ouest du vieux triangle industriel (Turin-Milan-Génova)) fordiste et laïque, où le vote ouvrier a toujours été plus lié à la gauche. Les sous-cultures politqiues sont donc importates ; avec les zones “blanches” du nord-est où les ouvriers votent comme leur patrons et les zones rouges (Emilia, Toscana, Umbria) où les patrons votent comme les ouvriers, pour la gauche.

3) Le « facteur K »: la mouvance communiste étant la première dans la gauche italienne, de manière spécifique sur le plan international, a été un facteur extrêmement fort de mobilisation ample de minorités importantes de la classe ouvrière; mais il a aussi inhibé et préoccupé toute la partie non-communiste de l’électorat ouvrier. C’est un problème commun avec d’autres pays latins où – à la différence des pays où la gauche est majoritairement social-démocrate – le vote ouvrier pour ces partis assumait des implications politiques et internationales plus profondes.

4) Les transformations économiques et sociales des quinze dernières années et la transition au post-fordisme pèsent aussi sur la situation actuelle; le travail s’est déconcentré et dé-massifié, le travail ouvrier s’est redimensionsé quantitativement et modifié qualitativement.
a) Le fordisme a dissous les travailleurs, leurs savoirs et pouvoirs dans la prestation de travail, mais les a également intégrés dans de vastes agglomérations urbaines et prolétaires, dans ses schémas juridico-sociaux standardisés, favorisant une conscience de classe.
b) Le post-fordisme ambitionne d’intégrer sans “résidus” les travailleurs/salariés, favorisant une recomposition partielle de la prestation de travail, tout en fragmentant le travail sur le plan du territoire et des formes juridiques, portant ainsi dramatiquement préjudice au pouvoir collectif et social, à la formation de la conscience de classe

4. Aujourd’hui, la gauche comme la droite assument, parallèlement au conflit distributif, de nouveaux champs de bataille, de nature plus culturelle, éthiques et post-matérialistes (l’environnement, la paix, la famille post-traditionnelle, l’immigration, les drogues douces, etc.).
Dans ce cadre, les travailleurs – noyau central d’une coalition progressiste sur les thèmes redistributifs et économiques – ne détiennent plus une primauté politico-morale sur les nouveaux terrains de l’opposition politique: immigration, bio-éthique, homosexualité, famille recomposée, etc.
D’autre part, il existe un progressisme des nouvelles couches urbaines sécularisées, les nouveaux mouvements sociaux (sociologie française), les jeunes alter-mondialistes, la “tribu” métropolitaine. En Italie, les universitaires votent 10% de plus que la moyenne pour le centre gauche (CG) tandis que les retraités et les personnes casanières davantage pour le CD.
Lorsqu’on appréhende la question des comportements politiques électoraux du point de vue de l’offre politique (top-down), tant l’offre du centre-gauche que celle de la nouvelle droite méritent notre attention. La droite a toujours été capable de trouver une audience assez vaste au sein du prolétariat; il suffit de penser aux mouvements ethno-nationalistes, au néo-fascisme, au populisme de la vieille Amérique Latine. Mais le néo-populisme utilise surtout de manière extraordinaire les thèmes de la peur, du “risque” et le décline d’une manière xénophobe, anti-étatique et anti-fiscale, anti-élitiste et anti-politique, au travers d’un électicisme idéologique fait de messages simplistes, transmis par un leader charismatique, au travers de la télévision et des mass-média.
Berlusconi représente un authentique paradigme de cette dérive post-démocratique; il n’y a pas de doute qu’il a su exercer une forte fascination sur les milieux populaires, y compris le milieu industriel ouvrier. Son message anti-politique trouve chaque jour de nouveaux émules (le dernier étant Beppe Grillo), dans un climat général dévasté, dans lequel aucune formation politique (en Italie) ne trouve plus le courage de se nommer “Parti”.
Taguieff avait écrit, il y a quelque temps, qu’il ne fallait pas sous-estimer la forte demande d’autorité et d’ordre de la part de ceux d’en bas. De ce point de vue, il n’y a aucun doute que les thématiques liées à l’immigration et à l’ordre public – instrumentalisées par la droite populiste – ont facilité le transfert de votes prolétaires vers ces formations politiques (pour Le Pen comme pour Haider, 30 à 40% des suffrages ouvriers ont été portés sur eux, 40% des suffrages des chômeurs).
A gauche nous sommes passés d’une théorie du parti qui prend partout (Kirckkheimer) des suffrages des années 1960 au parti post-classiste et post-travailliste d’aujourd’hui. Mais si un parti se définit post-classiste, et s’oriente sur la centralité du consommateur-citoyen, pourquoi devrait-il encore attendre de la vieille classe ouvrière qu’elle vote pour lui ? La gauche ne peut et ne sait offrir de solution alternative sur le plan social et économique et se concentre donc, là où elle peut le faire, sur la diversité et les thématiques éthiques des droits civiques (Zapatero; les maires de quelques capitales d’Europe comme Londres, Paris, Rome, Berlin). Mais ces valeurs cosmopolitiques et vaguement élitistes, ne sont pas comprises par les masses moins instruites, par les perdants de la mondialisation. En Italie, la situation est d’autant plus aggravée par la forte présence catholique dans le camp du centre-gauche, avec comme effet de ne pas pouvoir mener de batailles transparentes sur les thèmes citoyens (famille) comme les autres gauches sont encore en mesure de faire.

5. La demande reste invariable : pourquoi les aliénés, les exploités, les opprimés ne développent-ils pas une conscience politique radicale? Et pourquoi même pas authentiquement réfomiste? Pourquoi la classe en soi ne devient-elle pas classe pour soi ? Je pense que les facteurs culturels, le féminisme, l’immigration rendent aujourd’hui la structure de classe beaucoup plus complexe que par le passé. La classe n’est pas morte (comme l’avaient pronostiqué les auteurs d’ascendance néo-maxiste; Gorz, Offe, Balibar, Lacalou) mais n’épuise / n’absorbe pas toutes dimensions des inégalités sociales et de l’identité sociale.
Je pense aussi qu’il faut prendre beaucoup plus au sérieux le rôle de l’idéologie, non pas tant en tant que production d’une “fausse conscience”, mais comme processus de production et de signification de valeurs internes à la vie sociale.
La gauche doit aujourd’hui se rendre à nouveau capable de produire des médiations nécessaires pour réconcilier les masses et la politique. Elle peut le faire à la seule condition de conjuguer les thèmes éthiques et citoyens avec un renouvellement fort des thèmes d’inclusion sociale, du travail, de la lutte contre la précarité et la marginalisation. Le rapport entre la gauche et la classe salariée/ouvrière demeure nécessaire, sans toutefois encore être inévitable comme ce fut le cas auparavant. Mais il est indispensable que l’action politique récupère une capacité à faire dialoguer (comme les communistes en étaient capables à une certaine époque) les intellectuels et le peuple. C’est une grande leçon de Gramsci, bien acquise et longuement pratiquée par l’ancien PCI. Sans cela, la gauche sera condamnée au divorce néo-élitiste avec les masses. C’est une chose, comme on le sait, difficile à assumer ; ce qui ne veut pas dire que les choses sont donc irrémédiablement perdues.
Pour terminer ici avec une note optimiste; comme l’a écrit le marxiste culturaliste anglais Raymond Williams: « Aucun mode de production, aucun ordre social dominant et aucune culture dominante n’a su inclure et épuiser les pratiques, les énergies, l’intentionalité des êtres humains ». Et c’est de ces pratiques, de cette énergie, surtout lorsqu’elle se manifeste, que l’on devra savoir repartir de l’avant.

(traduction S. Bouquin)

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