mercredi 9 avril 2008

Les "Créatifs Culturels"

Marc Halévy 14/12/2002


Depuis toujours, nativement, l'homme, parce qu'il est animal pensant et conscient, cherche à donner un Sens à l'existence et au monde, à la souffrance et à la mort, à la peur et à l'amour, ne serait-ce que pour survivre un peu moins mal.

En Occident mais ailleurs autant, en ce début de troisième millénaire, se ferment les voies qui avaient forgé toute la Modernité : on sait aujourd'hui que ces voies étaient des impasses puisque nous avons atteint leur cul-de-sac.
Ni les sciences dures ou molles et leurs filles techniciennes, ni les religions instituées et leurs chapelles dogmatiques, ni les idéologies et leurs politiques partisanes ne pourront donner à l'homme de demain le Sens dont il a besoin.
Toutes ces malheureuses tentatives de réponse à sa quête effrénée et immémoriale, lui venaient de l'extérieur et en épuisaient les possibles.

On sait à présent qu'il n'y a pas d'ordre mécaniste et déterministe qui puisse libérer l'homme de la responsabilité de son destin. Les sciences ne répondent à aucun "pourquoi" fondamental et "les paradis artificiels" de la technique ne sont que d'amers ersatz, des gadgets hédonistes qui euphorisent parfois mais n'illusionnent plus guère.

On sait à présent qu'il n'y a pas d'ordre transcendant et immuable qui puisse sauver l'homme dans un "autre monde" résolument distinct de ce monde-ci. Si un Dieu personnel existe, il est soit résolument imparfait, souffrant et ignorant des choses de ce monde, soit définitivement sadique, cruel et psychopathe. Les religions instituées ne sont plus que les momies, les fossiles dogmatiques et archaïques de traditions spirituelles oubliées ou perdues. L'immense succès, parfois baroque, des spiritualités extrême-orientales en est la meilleure preuve.

On sait à présent qu'il n'y a pas d'ordre éthique ou politique absolus, quelque louables soient la très occidentale tentative de "Déclaration des Droits de l'Homme" et les très fallacieuses illusions qui se cachent derrière les mots "Démocratie" et "Justice". Toutes les idéologies, qu'elles soient totalitaires ou socialo-libérales, sont mortes ou moribondes pour avoir cru pouvoir dissoudre les individus dans le moule absurde du citoyen. Le monde découvre que la société est un mal (provisoirement encore un peu) nécessaire sur le chemin de l'accomplissement de l'individu humain libre et responsable de soi. On découvre enfin que l'homme n'est pas un animal social. Tous les régimes qui ont tenté de le faire croire, n'ont semé que mort et souffrance, chez eux ou chez les autres, par la violence ou par la misère, par la guerre ou par l'argent.

Force est d'en conclure qu'il serait vain de chercher encore sur les chemins de l'extériorité les nutriments de la quête du Sens. Rien ne viendra du dehors, ni de la Science, ni de Dieu, ni de l'Etat.
S'il y a un Sens, c'est en chacun qu'il est et nulle part ailleurs, et pas forcément le même pour tous (au diable, donc, les illusions normatives égalitaires).
Ce troisième millénaire qui débute, a été prédit religieux ou spirituel par Malraux ou par d'autres. Dont acte.

Des enquêtes récentes (notamment celles que Paul Ray du "Institute of Noetic Sciences" de Sausalito, a faites aux USA, mais aussi en Europe à la demande de la Commission Européenne) montrent qu'un tiers, au moins, de nos contemporains américains et européens, n'est "ni à gauche, ni à droite, mais en-avant".
Cette mouvance, appelée par les sociologues américains les "créatifs culturels", est passée de l'autre côté, a changé de paradigme, a abandonné définitivement les repères et valeurs cartésiens matérialistes, pour reconstruire un nouveau paradigme, clairement holistique, qui rend sa place à l'intériorité, à la spiritualité, à la frugalité, à la simplicité, à l'écologie (loin de tout écologisme idéologique), à la créativité, à la fraternité, à la qualité de vie, à la sensibilité, à la bonne santé, etc …

Il ne s'agit pas d'une nouvelle utopie sociale ou politique puisque cela n'implique que la personne elle-même qui s'engage librement sur ses propres chemins intérieurs, hors de toute société et de toute politique.
Il ne s'agit pas d'institutionnaliser de nouvelles normes de vie sociale puisqu'il s'agit de vivre pleinement et librement au-delà (et non contre) toute norme sociale.
Il ne s'agit pas de "secte" puisqu'il revient à chacun de parcourir son propre chemin spirituel personnel, unique et incommunicable, au-delà de toutes les religions et sectes : se créer son propre Dieu pour que ce Dieu nous crée.
Bref, il ne s'agit pas de combattre les Sciences, les Religions ou les Etats, mais de les dépasser puisque l'essentiel, le Sens, est clairement au-delà d'eux.
Les siècles passés l'ont suffisamment démontré, les révolutions ne font que remplacé une tyrannie ancienne par une nouvelle tyrannie.
On ne peut donc parler ici de "révolution en marche".
Il s'agit plutôt d'un changement de priorité.
La Science, la Religion ou l'Etat naguère centraux, maîtres et pilotes de toutes les vies individuelles, se retrouvent désormais peu à peu marginalisés, à la périphérie lointaine de nos vies personnelles, avec aussi peu d'impact ou d'importance qu'une carte de crédit ou qu'une police d'assurance certes utiles mais guère passionnantes.

Depuis peu, pour beaucoup, l'essentiel est ailleurs !
Voilà qui peut rendre un peu optimiste quant à la survie du genre humain sur cette Terre. Car, comme pour les dinosaures, ne pas évoluer, c'est se condamner à disparaître.

Aucun commentaire: