mercredi 9 avril 2008

Entretien avec Alain Platel, Fumiyo Ikeda et Benjamin Verdonck

Nine Finger

Quelle est l’origine de ce projet?
Fumiyo Ikeda: Il y a cinq ans, Anne Teresa de Keersmaeker m’a demandé si je ne voulais pas créer une pièce àpart, en dehors de ses propres chorégraphies que j’interprète depuis longtemps. Je ne savais pas vraiment commentm’y prendre. L’équipe de la compagnie Rosas m’a alors conseillée de choisir d’abord les personnes avec lesquellesj’avais envie de travailler plutôt qu’un sujet ou une musique. J’ai donc réfléchi dans ce sens et demandé àBenjamin Verdonck qui est acteur et performeur, et que je connais depuis quinze ans. Nous nous sommes rencon-trés sur un projet de film alors qu’il était encore au Conservatoire. Par ailleurs, j’avais depuis longtemps envie de travail-ler avec le chorégraphe Alain Platel, mais avec une équipe plus restreinte que dans ses propres pièces qui réunis-sent beaucoup de monde. Nous n’avions jamais eu d’occasion de ce genre jusqu’à aujourd’hui. L’une de nos plusgrandes difficultés a été de trouver des dates. Il nous a fallu beaucoup de temps pour caler nos emplois du tempsrespectifs et trouver des temps de répétition communs! Nous nous sommes d’abord retrouvés régulièrement, simple-ment pour discuter autour d’éléments divers. Alain nous faisait beaucoup parler de ce qui nous intéressait à cemoment-là, autour de l’actualité, des films, de la musique. Mais rien encore qui puisse présager de ce dont noustraitons dans la pièce. Tout était toujours très ouvert dans ces discussions. Nous ne savions rien encore lorsqueBenjamin a proposé un titre: Nine Finger.
Il avait alors déjà dessiné ce visage avec des larmes, qui est aujourd’huil’affiche du spectacle. Le premier jour de répétition, il a amené le livre d’Uzodinma Iweala (écrivain né à Washingtonde parents nigérians), qui raconte la guerre à travers les yeux et les mots d’Agu, un enfant-soldat.
Alain Platel, comment vous-êtes vous retrouvé dans ce projet?
Alain Platel: Quand Fumiyo m’a demandé si je voulais participer à cette création, je voulais d’abord m’assurer qu’ilne s’agissait pas d’un solo, car ce qui m’intéresse dans le travail est la dimension collective, la notion de groupe. Enmême temps, je connaissais le travail de Benjamin, et cela me rendait très curieux de voir comment des caractèressi différents, presque à l’opposé, pouvaient créer ensemble. Nous avons d’abord, à travers nos rencontres régulières,cherché à trouver un sol commun. Quand Benjamin a proposé de travailler sur ce livre de l’enfant-soldat, une autrequestion s’est posée à nous.
A-t-on le droit en tant qu’Européen de prendre cette parole à notre compte, d’en faireune pièce?
Nous avons donc cherché comment raconter cette histoire. Et comme le sujet traite de l’insupportable, ilfallait aussi être certain de pouvoir transmettre ce propos et cette langue au public. Le texte seul, dans sa violence,faisait très peur. Nous avons demandé à d’autres personnes de nous rejoindre dans ce processus et nous leur avonsmontré des étapes du travail. Leurs réactions nous ont encouragés dans cette voie.Choisir un texte comme celui-ci, c’est aussi une forme d’engagement. Chacun est lié à ce qui se passe dans lemonde. C’est pourquoi nous avons décidé d’intégrer cette histoire avec des éléments plus personnels, notammentautour du sentiment d’impuissance que l’on ressent lorsque l’on est confronté au témoignage de cette réalité. D’unpoint de vue simplement humain, individuel. Cela nous a permis d’introduire un espace entre notre regard extérieursur cette réalité, et le sujet du livre. La présence de Fumiyo fait le lien entre les deux.
Comment vous est venu le titre de cette pièce Nine Finger?
Benjamin Verdonck: En fait, c’est une association. Au mot “finger”, il manque volontairement un “s”. C’est cette idée qui m’intéressait. Après nos discussions, il me semblait que ce titre reflétait la question qui occupait nos temps derencontre: comment se positionner envers l’actualité, avec notre langage. Nine Finger, “neuf doigt” et ce quelquechose qui manque, me semblait être une image adaptée à ce projet à venir. Cette image, je l’ai représentée par undessin, un visage et des larmes. Sans encore avoir une idée très précise de ce que nous allions faire, puisque nousn’avions pas encore commencé les répétitions. Mais il y avait pour moi cette direction qui s’esquissait à travers noséchanges. Même aujourd’hui, après la création, j’ai vraiment l’impression que cette pièce est en fait très fidèle à cepremier temps du processus de travail. Nous ne sommes pas partis du texte, nous avions commencé avant. Mais nous avons immédiatement été tous les trois d’accord sur l’idée de le mettre en scène. Cette décision a évidemment enclenché un autre type de travail et de questionnement.
Comment traiter par l’esthétique un propos aussi cru etdifficile, qui témoigne d’une histoire à laquelle nous sommes liés mais qui n’est pas la nôtre?
Nous vivons dans cequ’on appelle un pays riche. Nous ne vivons pas en Afrique et en général l’idée que nous pouvons nous en fairepasse par les images diffusées par les médias. Nous avons cherché comment nous pouvions nous situer, quelleplace pouvait être la nôtre face à cette réalité.
Fumiyo Ikeda: En fait, en reprenant ce texte à notre compte, ce que nous essayons de dire, c’est que nous sommestous concernés par la guerre et la violence. Cela n’arrive pas qu’aux autres. Nous ne pouvons pas faire comme sicela n’existait pas parce ce que cela se passe loin de chez nous.


Vous avez chacun un parcours différent et cette pièce vous réunit pour la première fois tous les trois, comment avez-vous travaillé avec Alain Platel?
Benjamin Verdonck: Nous avons essayé de dire ce nœud qui nous prend au ventre quand nous nous tenons informésde ce qui se passe dans le monde. Très concrètement, Alain m’a demandé de jouer la réaction physique du texte,d’évoquer ce que j’en ressentais et non pas de jouer un enfant-soldat. De travailler plutôt sur ma propre relation,intime, au personnage de l’enfant-soldat. J’ai surtout étudié comment je réagissais à ce qu’il disait.Fumiyo Ikeda: C’est surtout un travail sur la distorsion. De la manière dont c’est écrit. On a l’impression qu’il y a toujoursun décalage entre les mots, le temps, les actions et les émotions. C’est un drôle de sentiment. C’est très physique. Le texte raconte assez, nous cherchons plutôt à tenir, à abstraire.
Benjamin Verdonck: La position d’Alain nous accompagne beaucoup, il cherche surtout à écouter les gens avec lesquels il collabore, à faire émerger ce qu’ils ont en eux. Je pense qu’il a vraiment travaillé à partir de nos envieset de nos façons d’être. Dès le premier jour des répétitions, il était très clair que j’allais intervenir à partir du texte,avec un micro, Fumiyo avec la danse. Mais nous nous sommes beaucoup interrogés sur la manière de traiter cesujet. Nous avons cherché à préserver un mouvement même dans le jeu, entre être dedans et dehors, l’expression etla retenue. Cela nous semblait très important autour de ce sujet et aussi dans la relation au public car ce n’est pasune pièce faite pour plaire, le sujet est très dur, cru et direct. Il y a une sorte d’impossibilité à dire, à nommer avec un tel propos, que l’on essaie pourtant de donner à entendre, réfléchir, partager.

Fumiyo Ikeda: Nous avons sélectionné et intégré plusieurs séquences de texte. Ensuite, nous avons cherché commentmettre en relation le jeu et le mouvement, le théâtre et la danse, en évitant de simplement alterner, ou passer d’unlangage à l’autre. Il nous fallait trouver des liens entre les deux sans être illustratif et en restant entre des élémentsconcrets et des figures abstraites. Il est clair que même pour Alain, la présence du texte apportait une structure quenos travaux respectifs ne nous apportent pas d’habitude. On a travaillé avec le moins de matériel possible. Lesimprovisations, les listes de mots-clés, le travail avec les objets nous ont surtout aidé à chercher des possibilités, desmatériaux pour la pièce.

Fumiyo Ikeda est danseuse et Benjamin Verdonck, acteur. De quelle façon avez-vous traité ces différences de langage?
Alain Platel: Ils ont surtout cherché ensemble comment trouver des liens. Ils voulaient aussi avoir des moments dansésà deux. Si Benjamin est un acteur très engagé physiquement, sa manière de bouger n’a évidemment rien à voir avec celle de Fumiyo, qui est très élaborée. Mais la confrontation entre les deux est très belle, touchante. Le matériel gestuel a été développé avec elle. De son côté, Benjamin a travaillé sur une manière de parler qui suggère plu-tôt qu’elle ne raconte. Elle est aussi liée à l’écriture. L’anglais utilisé par l’auteur est celui d’un enfant, un langage élémentaire avec beaucoup d’onomatopées. Les mots sont très liés aux sons. Ce qui nous a beaucoup intrigué. Parla suite, nous avons fait le choix des passages que nous voulions raconter, et qui sont devenus des scènes. En travaillant sur l’état de confusion donné par le texte, nous avons élargi la dimension de ce récit, qui est au singulier,en donnant à chaque scène une perspective plus générale. Le matériel gestuel et textuel a été redistribué entre euxdeux et la parole a été traitée au même niveau que le corps. Les mots sont relayés par le mouvement ou les actions. À travers cette pièce nous ne cherchons évidemment pas à convertir ou culpabiliser le public. L’idée c’est toujours de partager un sentiment.


Propos recueillis par Irène Filiberti en février 2007

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