mardi 12 juillet 2011

Qu'est-ce que le Mouvement Zeitgeist ?

C'est un mouvement social international fondé en octobre 2008 par l'auteur et réalisateur américain Peter Joseph dont le but est de sensibiliser le monde entier au concept d'économie basée sur les ressources naturelles que développe depuis plus de 30 ans Jacque Fresco, concepteur industriel et ingénieur social, dans le cadre du Projet Venus.

Le mot "Zeitgeist" est un terme qui apparut en Allemagne au Siècle des Lumières (XVIIIème siècle). Il est employé en philosophie depuis Hegel pour désigner le climat culturel, intellectuel, moral, spirituel et/ou politique d'une période historique précise. On le traduit généralement par "l'esprit du temps".

Il illustre l'approche globale systèmique que nous nous efforçons d'adopter dans notre critique du modèle socio-économique actuel, et rend compte de notre objectif militant principal qui est justement de provoquer un changement de Zeitgeist.

Pourquoi ce changement est-il nécessaire ?


Le Mouvement Zeitgeist constate que l'organisation sociètale en vigueur ne répond pas aux besoins fondamentaux des êtres humains et qu'elle est la cause de toutes sortes de maux qui minent l'humanité et son environnement naturel. De surcroît, pour des raisons de rentabilité financières, elle ne tient guère compte des avancées technologiques ni de la quantité limitée des précieuses ressources de notre planète.

Nous affirmons donc que ce système obnubilé par le profit est obsolète et risque de nous mener à un chaos social et environnemental sans précédent.

Pour résoudre les problèmes auxquels est confrontée l'humanité, nous prônons l'adoption d'une approche fondée sur la méthode scientifique et la cybernétique. Par ailleurs, il va de soi qu'un nouveau paradigme ne pourra voir le jour que si la coopération se substitue à la compétition.

Ces critères constituent les fondements du Modèle Économique Basé sur les Ressources (MEBR) que nous proposons. Il place la satisfaction des besoins humains à l'échelle planétaire, mais aussi la préservation de notre environnement, au centre des préoccupations. Ce nouveau système économique implique l'utilisation des connaissances scientifiques et technologiques actuelles afin de garantir la gestion des ressources naturelles, la production et la distribution des biens la plus rationnelle possible. Il s'agit d'améliorer la condition humaine tout en assurant au mieux la pérennité de notre espèce. Un tel modèle ne saurait avoir recours à l'usage de la monnaie ou à toute autre forme d'échange marchand, car en créant une réelle abondance il rend ce genre de pratiques obsolètes.

Sachez enfin que nous défendons l'idée selon laquelle l'étude de l'être humain ne peut faire abstraction de l'environnement dans lequel il évolue. Le contexte familial, la vie sociale, les conditions matérielles et la culture dominante sont les principaux éléments qui influent sur sa personnalité, son psychisme, ses valeurs et ses croyances.

Nous devons par conséquent changer l'environnement socio-économique au sein duquel nous évoluons afin d'engendrer des comportements plus sains et qu'émerge enfin un monde juste et durable

Nous vous invitons vivement à regarder nos films, nos conférences et à lire le guide d'orientation de l'activiste afin d'approfondir les thèmes évoqués dans cette brève introduction.

Le Mouvement Zeitgeist tient à rester neutre politiquement, religieusement et idéologiquement. Nous souhaitons fédérer les peuples de la Terre autour de l'idée toute simple de la fraternité humaine. Les vrais problèmes ne sont-ils pas en effet ceux qui concernent l'ensemble des Terriens ?

samedi 24 mai 2008

R. Pfefferkorn, Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classes, rapports de sexesR. Pfefferkorn, Inégalités et rapports sociaux. Rapports de clas

R. Pfefferkorn est professeur de sociologie à l’Université Marc Bloch, Strasbourg. Il s’est fait connaître pour ses travaux conduits en partenariat avec Alain Bihr sur les inégalités et, plus récemment, en collaboration sur la thématique des femmes. Avec cet ouvrage, il livre aux lecteurs l’essentiel des propos déployés à l’occasion de son Habilitation à diriger des recherches (HDR). Sans aucun conteste, il s’agit là d’un des livres les plus stimulants de sociologie paru ces dernières années. L’ambition de l’ouvrage est double : réhabiliter le marxisme comme outil d’analyse du social, tout en l’enrichissant par l’apport des réflexions autour de la notion de genre. On examinera dans un premier temps la démonstration conduite, soulignant sa richesse, puis, dans un deuxième moment, on se penchera sur quelques questions, remarques et critiques soulevés par l’ouvrage.

Soulignons tout d’abord, en guise d’introduction, une qualité marquée, la clarté de l’argumentation. A contrario de (trop) nombreux ouvrages qui pour faire savant se croient obligés de verser dans l’abscons, le propos de Pfefferkorn est parfaitement accessible à un public universitaire, au point même de conférer à son ouvrage une tonalité de manuel. On pense, par exemple, à sa comparaison des notions de lien social et de rapport social (p. 128) qui se présente sous une forme limpide. Qualité qui n’est pas que de style, bien entendu, qui renvoie là aussi à la vigueur du parti pris théorique. Pfefferkorn l’écrit dès les premières pages de cet ouvrage, son propos se déploie à partir d’un point de vue expressément marxiste, dont on découvrira au fil de la lecture qu’il se nourrit de la relecture de Marx par D. Bensaïd, tournant le dos à la diamat ainsi qu’à l’althussérisme dominant d’une période révolue. De ce postulat découle la centralité du concept de rapport social. Rapport social qui structure les deux grandes parties de l’ouvrage.

Dans une première grande partie (chap. 1 à 3), Pfefferkorn s’interroge sur la place des classes sociales dans le discours sociologique, place qu’il considère comme paradoxale. En effet, alors que jamais les inégalités sociales n’ont été aussi marquées en France, démonstration conduite dans le chap. 1, les sciences sociales, au moins nombre de ses représentants les plus en vue, ont occultés la thématique des classes, pour lui proposer un discours de substitution. Ce premier chapitre lui donne d’ailleurs l’occasion de discuter l’apport de la sociologie de Bourdieu et, de manière assez inattendue, de s’engager dans une véritable réhabilitation des travaux de Michel Verret (p. 75 et suiv.). La disparition, voire la négation de la lexie classe, se déploie au profit de théories mettant l’individu ou l’individualisation au cœur des analyses. Pfefferkorn conteste vigoureusement ce point de vue, en discutant un certain nombre d’auteurs s’inscrivant dans le développement de ce paradigme et ses corrélats comme l’exclusion, individualisme méthodologique ou moyennisation de la société. Si l’on peut regretter l’aspect parfois un peu hâtif de la discussion conduite à propos de tel ou tel auteur, il n’en reste pas moins que Pfefferkorn se livre là à une salutaire critique d’analyses dominantes. Que ce soient H. Mendras, P. Rosanvallon, T. Negri, R. Castel, A. Giddens ou J. Habermas, U. Beck, mais aussi le père fondateur Durkheim dont l’organicisme et le positivisme républicain sont pointés, l’auteur critique pied à pied les conceptions oublieuses du conflit et de la structuration classiste de société. Le retournement de conjoncture sociopolitique, provoqué par les mouvements de grève de 1995, va amener à un retour des classes sur le devant des préoccupations sociologiques. Ce troisième chapitre lui permet de revenir sur ce que le système des inégalités abordé dans le chap. 1 informe de la permanence du système des classes sociales. En effet, deux traits des inégalités incitent à raisonner en terme de classes, d’une part le caractère systémique des inégalités et leur reproduction générationnelle, ce qui permet, au passage d’avancer une critique sans concession du mythe de la mobilité sociale, adossé à l’illusion méritocratique. Brossant à nouveau un panorama des recherches récentes s’appuyant sur la notion de classes (Beaud-Pialoux, Paugam, mais aussi à l’autre bout du spectre, la bourgeoisie à travers l’évocation des travaux indispensables des Pinçon et Pinçon-Charlot), Pfefferkorn en vient à s’interroger sur la configuration de classes qui se développe dans l’hexagone. Il propose des pistes de réflexion sur le développement du salariat, en essayant d’articuler, plus sous forme d’exposé des contradictions de la situation que de réponses achevées, avec les reformulations subjective de ce dernier. Pfefferkorn aborde ainsi, la question hautement problématique, s’appuyant au passage et ce n’est pas l’un des moindres mérites de cet ouvrage, sur une riche littérature allemande rarement mobilisée faute de traduction, de la conscience de classe, dont il note que « Même si la société capitaliste demeure à l’évidence structurée par un antagonisme de classe, la lutte pour l’émancipation humaine se mène et se mènera aussi sur d’autres terrains : celui du féminisme, de l’antiracisme, de la tolérance vis-à-vis de toutes les minorités, de la prise en compte des limites de la planète, etc. », p. 197.

Dans une seconde partie, il s’intéresse précisément à l’un de ces domaines énoncés, celui des rapports sociaux de sexe (chap. 4-6). Dans la multiplicité des rapports sociaux qui organise la socialité (classes, sexe, race, génération), celui des sexes se présente comme le plus généralisable. Afin d’asserter le fait que la place dominée des femmes ne relève pas de la nature (de leur nature), mais que l’on est bien face à une construction sociale, Pfefferkorn propose, en guise d’appétit, un très stimulant excursus auprès de quelques travaux fondateurs. Il s’essaie notamment à comparer les apports respectifs d’Engels et de Durkheim sur la place des femmes, comparaison dont, le moins que l’on puisse dire, est que l’approche de ce dernier n’en ressort pas grandie. Il évoque aussi, au passage, le cas de Simmel, qui n’est hélas pas approfondi, avant de s’intéresser à la rupture du Deuxième sexe. Dans le chapitre 4 est proposée une ample revue de la littérature issue du mouvement féministe pour penser l’oppression des femmes. Cette utile synthèse se prolonge, chap. 5 par un questionnement sur la pertinence des notions de genre et de rapports sociaux de sexe. Même s’il n’est pas toujours convaincant dans sa démonstration, cette analyse comparée permet au sociologue de délimiter les matrices intellectuelles, les caractéristiques et les recherches conduites sous ces angles, dessinant un tableau d’une érudition sans faille des traditions d’enquête. Il en ressort que l’intérêt d’une approche en termes de rapports sociaux de sexe permet d’envisager une articulation avec les rapports de classes en lieu et place d’une simple mise en parallèle. Et derechef, Pfefferkorn propose une subtile démonstration à travers l’évocation de travaux peu connus en dehors d’un cercle étroit de spécialistes. Enfin, dans un ultime chapitre, convaincu du caractère historiquement fluctuant des dominations, le professeur strasbourgeois s’engage dans une analyse des transformations des rapports de sexes en France, à travers des angles aussi variés que ceux de la scolarisation, de l’espace domestique, de l’espace public (avec un développement sur la question de la parité) ou encore de la sphère du travail. A l’issue de cette éblouissante synthèse problématisées, Pfefferkorn en appelle, dans une ample conclusion, à la nécessaire articulation des rapports sociaux. C’est à ce niveau qu’il réintroduit quelques illustrations à partir des notions de génération ou d’ethnie, ouvrant de nouvelles pistes, sur la sociologie de la famille notamment, ce qui lui permet, en guise de bouquet final d’un feu d’artifice nourri, d’avancer des éléments d’une critique du structuralisme incarné par les travaux de Françoise Héritier. On en conviendra, à l’issue de ce compte rendu qui ne fait qu’esquisser la profondeur des connaissances encyclopédiques présentées au fil du propos, la lecture du livre de Pfefferkorn se révèle indispensable. Une solide bibliographie conclut l’ouvrage.

On lui adressera néanmoins deux critiques. La première est vénielle. Elle concerne un aspect somme toute secondaire du propos. Il s’agit de l’utilisation du terne de race, même utilisé parfois avec des guillemets, pour s’intéresser aux rapports sociaux entre cultures différentes. Certes, Pfefferkorn fait également usage du terme d’ethnie, mais au final, sans véritablement argument d’ailleurs, il se rabat sur la notion, hautement contestable de race. La seconde critique, porte, elle, sur le cœur de la construction. Pfefferkorn ne cesse de proclamer la nécessité d’une sociologie articulant les différentes dimensions des rapports sociaux afin de cerner au mieux la réalité sociale. Si le lecteur ne peut qu’être convaincu par cet appel à la complexité et au caractère dialectique du réel, il eût aimé pouvoir se nourrir aussi de l’évocation systématisée de cette posture épistémologique. Or, limite sans doute incontournable, à ce stade, des avancées en termes de dynamiques de recherche, le moins que l’on puisse dire est que de la proclamation de la nécessité à la mise en œuvre effective d’un tel programme il y a un pas. L’argumentation avancée tout au long de l’ouvrage aurait gagné en force de conviction s’il avait réussi à réellement asseoir son propos sur de telles illustrations. Mais comme l’indique lui-même l’auteur en guise de mot de conclusion, « l’avenir est toujours ouvert » et l’on attend avec impatience les prochains travaux conduits sous cet angle.


Références bibliographiques.
● Bensaïd Daniel, Marx l’intempestif. Grandeurs et misères d’une aventure critique (XIXe-XXe siècles), Paris, Fayard, 1995.
● Bihr Alain, Pfefferkorn Roland, Hommes-Femmes, quelle égalité, Paris, Atelier, 2002, première édition 1996.
● Trat Josette, Lamoureux Diane, Kergoat Danièle, Pfefferkorn Roland, L’autonomie des femmes en question, Paris, Harmattan, 2006.

vendredi 9 mai 2008

Classe ouvrière et orientation politique: est-ce que le vote de classe décline?

Salvo Leonardi

1. L’analyse des comportements électoraux des individus et des groupes sociaux constitue un des terrains privilégiés – mais pas l’unique- sur lequel on peut vérifier les théories à l’égard des discours publics et des classes sociales. Le vote ouvrier en particulier représente le baromètre qui permet de mesurer pour la gauche la nature et la qualité de son assise, de sa représentativité sociale.
Le présupposé analytique, traditionnellement formulé en sciences politiques, est qu’il existe un rapport structurel entre classe et comportement électoral. Les partis ont toujours surgi, dans l’époque moderne, comme représentants d’intérêts de classe, faisant en sorte que les conflits sociaux puissent recevoir une médiation au travers des schémas de la représentation démocratique.
De ce point de vue, le vote ne serait rien d’autre qu’un réflexe politique
- d’un milieu socio-culturel commun (Lazarsfeld);
- d’un modèle identitaire, avec un “habitus” acquis au travers d’une ambiance familiale (Campbell ; Dalton);
- d’un choix rationnel, en présumant qu’un électeur sera immédiatement en capacité de stabiliser un ordre de préférence au travers des élites politiques variées en compétition, en choisissant rationnellement celui qui sera le plus proche de ses intérêts matériels (Schumpeter ; Downs).
En résumant: on a les ouvriers à gauche et le milieu (moyen) bourgeois à droite.

L’évidence empirique de ces dernières années montre un déclin de ce vote de classe, le déalignement de classe. En substance: les ouvriers votent de moins en moins pour les partis du centre-gauche et de gauche, et s’orientent de plus en plus vers les partis de droite et de centre-droite, ainsi que vers l’extrême-droite et le populisme chauvin et xénophobe.
La méthode pour mesurer cela est l’indice d’Alford : en divisant l’électorat en deux classes principales, les manuels et non manuels et en confrontant le % des travailleurs non manuels ayant voté pour la gauche et le nombre d’ouvriers (travailleurs manuels) ayant voté pour la droite.
Nous devons-nous poser les interrogations théoriques et politiques suivantes:
1) quand a été fondée sur le plan empirique et comparée la thèse du déclin de vote ouvrier de gauche ?
2) pourquoi des couches aussi amples et significatives du monde ouvrier votent pour le centre-droite ?
3) sommes-nous en présence d’un phénomène relativement récent ? De quelle continuité et longue durée pouvons-nous parler en la matière ?
La méthode pour répondre à ces interrogations exige :
 de vérifier le fondement empirique des tendances en acte ;
 de faire cela de manière comparée sur le plan international ;
 de ne pas se limiter à une dimension bottom-up, de la demande politique (la classe et ses comportements), mais aussi de considérer la dimension top-down de l’offre politique (les partis et leurs comportements)

2. Le débat international du vote de classe confronte deux thèses: celle du “déalignement de classe” et celle des “fluctuations sans tendance”
a) La thèse de déalignement (Lipset ; Inglehart ; Nieuwbeerta ; Corbetta et Segatti) se base sur les indices suivants: un déclin de vote de classe; un effondrement du nombre d’adhérents des partis (surtout de gauche); un déclin du nombre d’affiliés aux syndicats (une chute d’au moins 20%) et des conflits ouvriers.
L’explication est que le déclin du vote de classe n’est pas une conséquence du déclin de la classe comme catégorie interprétative première des comportements sociaux et politiques; il y a croissance du bien-être et de l’instruction ce qui favorise l’individualisme et la désimplication politique.

b) La thèse de la « trendless fluctuation » (fluctuation sans tendance), développée par les britanniques comme Heath, Evans, Andersen, observe que :
- les données comparées sur une longue période ne permettent pas de conclure qu’il existe un déclin du vote de classe (vote au RU dans l’après-guerre et tendance au réalignement de classe dans les nouvelles démocraties d’Amérique Latine au pays d’Europe centrale) ;
- que l’abstention, le refus de voter (de 25% à 40% de l’électorat dans les démocraties mâtures) est une donnée symptomatique de grande importance: exit comme unique alternative quand le système électoral n’offre plus d’options de voice, ou de choix significatifs (abstentionnisme des ouvriers aux USA, dans la GB de Blair, au second tour des présidentielles en 2002);
- les filtres posés dans les systèmes électoraux rendent marginaux le rôle joué par les partis de la gauche radicale et la présence d’ouvriers au parlement se situe en dessous du 1%;
- si on met de côté l’offre politique, et si on se concentre sur la demande (des ouvriers), on ne peut qu’observer le désenchantement de ces catégories sociales à l’égard de partis qui se détachent de la gauche après s’être séparés/éloignés des ouvriers;
- la notion de classe ne peut plus être lue au travers de l’opposition fordiste-industrielle entre manuels et non manuels (Eric Olin Wright); le vote de classe n’est pas assimilable au vote “ouvrier” car c’est confrondre une partie avec le tout; confondre CSP et classe sociale, c’est ne pas prendre en compte les nouveaux profils sociaux de l’exclusion et de l’exploitation dans l’ère du post-fordisme et de l’économie de la connaissance.
Diagnostic: la classe continue à constituer une variable de première importance pour comprendre le vote et le non-vote ; ma préférence va vers la seconde hypothèse, plus problématisante.

Il faut néanmoins s’accorder sur la définition ou le périmètre social de la classe qui sera couvert par l’analyse des comportements politiques.
a) Les approches marxistes et weberiennes convergent sur l’importance accordée au concept politico-social de la classe. Toutefois, l’analyse marxiste tend à être mono-causale (en dernière instance) tandis que l’approche weberienne en termes de stratification sociale est plus multicausale, conditionnée par des comportements plus variables ainsi que par des facteurs tels que le pouvoir et le statut.
De ce point de vue, le rapport entre marxisme et sciences sociales, je crois que la première approche devrait s’ouvrir à la seconde (comme le néo-marxisme le fait), pas tant sur le plan du statut et du pouvoir, mais davantage au niveau du modernisme tardif et des théories du multiple self, des théories féministes et post-coloniales qui ont redimensioné la primauté de la variable de classe comme variable fondamentale.

b) Il y a ensuite, sur tous ces thèmes, un problème interne au marxisme; comment considérer la classe, à partir de données économiques et sociales (objectives) corrélées au processus de valorisation/extraction de survaleur (classe en soi) ou plutôt sur le plan subjectif-politique, incarné par le concept de conscience de classe (classe pour soi) ? Il existe un dualisme au sein de la théorie marxiste de classe (Ossowski) ;
 dans la première approche, ample et inclusive, nous pourrions accéder à une analyse mise à jour par le prolétariat post-fordiste (la thèse de Toni Negri), mais avec le risque de ne pas comprendre les fortes différences qui se produisent et s’alimentent sur le terrain identitaire et politique ;
 dans la seonde approche (classe pour soi), restrictive et dichotomique, on tend à privilégier le travail subordonné, des ouvriers en particulier (la base sociale des organisations de la classe “pour soi”), qui s’érode de plus en plus et se trouve être de plus en plus déplacé par les transformations post-fordistes de la production. Cette approche que l’on retrouve chez divers auteurs (Lukacs ou à Poulantzas) développe une hypothèse trop organique entre un “sujet de classe” et sa “conscience de classe”, alors que ce rapport est beaucoup plus complexe et conflictuel.

3. Les élections de 2006, en Italie, ont vu une coalition de Centre Gauche (des néo-communistes au ex-démo-chrétiens) accéder au pouvoir, sous la direction de Prodi;
 les données donnent un taux de participation très élevé de 80% ;
 les travailleurs dépendants/ publics/privé ont en grande partie voté pour le CG
 Les ouvriers ont en moyenne voté plus à gauche (53% contre 47%)
 Dans les régions où il y a la plus haute densité idnustrielle /ouvrière du pays (Nord-est, Lombardie et Veneto), les ouvriers ont d’abord préféré le CD avec une différence de 8% (46% cotre 38%)

Comme dans d’autres situations similaires, il s’est ouvert un débat sur la composition sociale du système politique ; mais j’observerai pour ma part non pas un déclin du vote de classe mais une longue continuité.
a) La classe ouvrière italienne – malgré son aile radicale-syndicale – a toujours voté en majorité pour les forces politiques qui s’opposent aux partis de la gauche;
b) Cette caractéristique la distingue particulièrement sur la scène internationale; nous sommes juste devant les USA et le Canada, juste derrière la France, loin derrière la Suède qui représente la plus haute fidelité politique des ouvriers sà l’égard de la social-démocratie;
c) La nouveauté majeure de ces dernières années – en fait très révélatrice – se situe dans le transfert des votes pour un ancien parti populaire comme la DC vers les partis populistes de droite come la Lega et Forza Italia.

C’est seulement de 1968 à 1976 que la somme de tous les partis de gauche (socialistes, communistes, nouvelle gauche) était supérieure à 50% ; depuis que ces partis ont disparu, de 1992 à 2001, le plus grand parti issu du vieux PCI (le PDS) n’a récolté dans le nord du pays qu’entre 12 et 15%. Avec l’imminente naissance du parti démocratique, sur les cendres des vieux partis post-communistes et post-démochrétiens, l’Italie, pays qui pendant des décennies a eu un des plus grands partis communistes d’occident – s’apprête à devenir un des premiers pays européens privé d’un parti significatif d’inspiration socialiste ou lié de quelque façon à la centralité du monde du travail.

Les causes :
a) L’approche bottom-up du vote de classe

1) Le facteur religieux a été, à côté du processus de construction d’un nation, un facteur significatif (pour ou contre) depuis la seconde moitié du XIXème siècle. Pour Lipset et Rokkan, la fracture religieuse avec celle du centre/périphérie a historiquement précédé la fracture (l’opposition) de classe; dans certains pays latins, l’alliance entre catholicisme et droite conservatrice a eu des effets qui ne se retrouvent pas dans les pays protestants du nord ou en France (catholique) où la séparation entre sphère religieuse et étatique a été plus nette. Les études d’Edward P. Thompson ont, par exemple, révélé les origines méthodistes et anticonformistes du mouvement ouvrier anglais. Michael Walzer identifie les origines du radicalisme politique européen au sectarisme puritain.
En Italie, la question catholique a marqué la classe ouvrière ; elle s’est entremêlée à la tradition polémique anti-politique et anti-centraliste des régions du nord-est. Un rôle fondamental a été pris en charge par le syndicalisme et le mouvement associatif d’inspiration catholique (CISL ; ACLI), très avancsé sur les thèmes sociaux et syndicaux, mais liés politiquement au centre modéré de la démocratie chrétienne.
La question catholique rencontre ensuite la question du sud (méridionale) sur le terrain des sous-cultures territoriales qui singularisent en particulier la Troisième Italie (Bagnasco; Trigilia), celle des petites entreprises et des districts industriels, où se développe une forte empathie entre des entrepreneurs et des ouvriers avec des ouvriers qui ambitionnent de devenir aussi des entrepreneurs.
Le nord-est de la petite entreprise et des districts est très différent du nord-ouest du vieux triangle industriel (Turin-Milan-Génova)) fordiste et laïque, où le vote ouvrier a toujours été plus lié à la gauche. Les sous-cultures politqiues sont donc importates ; avec les zones “blanches” du nord-est où les ouvriers votent comme leur patrons et les zones rouges (Emilia, Toscana, Umbria) où les patrons votent comme les ouvriers, pour la gauche.

3) Le « facteur K »: la mouvance communiste étant la première dans la gauche italienne, de manière spécifique sur le plan international, a été un facteur extrêmement fort de mobilisation ample de minorités importantes de la classe ouvrière; mais il a aussi inhibé et préoccupé toute la partie non-communiste de l’électorat ouvrier. C’est un problème commun avec d’autres pays latins où – à la différence des pays où la gauche est majoritairement social-démocrate – le vote ouvrier pour ces partis assumait des implications politiques et internationales plus profondes.

4) Les transformations économiques et sociales des quinze dernières années et la transition au post-fordisme pèsent aussi sur la situation actuelle; le travail s’est déconcentré et dé-massifié, le travail ouvrier s’est redimensionsé quantitativement et modifié qualitativement.
a) Le fordisme a dissous les travailleurs, leurs savoirs et pouvoirs dans la prestation de travail, mais les a également intégrés dans de vastes agglomérations urbaines et prolétaires, dans ses schémas juridico-sociaux standardisés, favorisant une conscience de classe.
b) Le post-fordisme ambitionne d’intégrer sans “résidus” les travailleurs/salariés, favorisant une recomposition partielle de la prestation de travail, tout en fragmentant le travail sur le plan du territoire et des formes juridiques, portant ainsi dramatiquement préjudice au pouvoir collectif et social, à la formation de la conscience de classe

4. Aujourd’hui, la gauche comme la droite assument, parallèlement au conflit distributif, de nouveaux champs de bataille, de nature plus culturelle, éthiques et post-matérialistes (l’environnement, la paix, la famille post-traditionnelle, l’immigration, les drogues douces, etc.).
Dans ce cadre, les travailleurs – noyau central d’une coalition progressiste sur les thèmes redistributifs et économiques – ne détiennent plus une primauté politico-morale sur les nouveaux terrains de l’opposition politique: immigration, bio-éthique, homosexualité, famille recomposée, etc.
D’autre part, il existe un progressisme des nouvelles couches urbaines sécularisées, les nouveaux mouvements sociaux (sociologie française), les jeunes alter-mondialistes, la “tribu” métropolitaine. En Italie, les universitaires votent 10% de plus que la moyenne pour le centre gauche (CG) tandis que les retraités et les personnes casanières davantage pour le CD.
Lorsqu’on appréhende la question des comportements politiques électoraux du point de vue de l’offre politique (top-down), tant l’offre du centre-gauche que celle de la nouvelle droite méritent notre attention. La droite a toujours été capable de trouver une audience assez vaste au sein du prolétariat; il suffit de penser aux mouvements ethno-nationalistes, au néo-fascisme, au populisme de la vieille Amérique Latine. Mais le néo-populisme utilise surtout de manière extraordinaire les thèmes de la peur, du “risque” et le décline d’une manière xénophobe, anti-étatique et anti-fiscale, anti-élitiste et anti-politique, au travers d’un électicisme idéologique fait de messages simplistes, transmis par un leader charismatique, au travers de la télévision et des mass-média.
Berlusconi représente un authentique paradigme de cette dérive post-démocratique; il n’y a pas de doute qu’il a su exercer une forte fascination sur les milieux populaires, y compris le milieu industriel ouvrier. Son message anti-politique trouve chaque jour de nouveaux émules (le dernier étant Beppe Grillo), dans un climat général dévasté, dans lequel aucune formation politique (en Italie) ne trouve plus le courage de se nommer “Parti”.
Taguieff avait écrit, il y a quelque temps, qu’il ne fallait pas sous-estimer la forte demande d’autorité et d’ordre de la part de ceux d’en bas. De ce point de vue, il n’y a aucun doute que les thématiques liées à l’immigration et à l’ordre public – instrumentalisées par la droite populiste – ont facilité le transfert de votes prolétaires vers ces formations politiques (pour Le Pen comme pour Haider, 30 à 40% des suffrages ouvriers ont été portés sur eux, 40% des suffrages des chômeurs).
A gauche nous sommes passés d’une théorie du parti qui prend partout (Kirckkheimer) des suffrages des années 1960 au parti post-classiste et post-travailliste d’aujourd’hui. Mais si un parti se définit post-classiste, et s’oriente sur la centralité du consommateur-citoyen, pourquoi devrait-il encore attendre de la vieille classe ouvrière qu’elle vote pour lui ? La gauche ne peut et ne sait offrir de solution alternative sur le plan social et économique et se concentre donc, là où elle peut le faire, sur la diversité et les thématiques éthiques des droits civiques (Zapatero; les maires de quelques capitales d’Europe comme Londres, Paris, Rome, Berlin). Mais ces valeurs cosmopolitiques et vaguement élitistes, ne sont pas comprises par les masses moins instruites, par les perdants de la mondialisation. En Italie, la situation est d’autant plus aggravée par la forte présence catholique dans le camp du centre-gauche, avec comme effet de ne pas pouvoir mener de batailles transparentes sur les thèmes citoyens (famille) comme les autres gauches sont encore en mesure de faire.

5. La demande reste invariable : pourquoi les aliénés, les exploités, les opprimés ne développent-ils pas une conscience politique radicale? Et pourquoi même pas authentiquement réfomiste? Pourquoi la classe en soi ne devient-elle pas classe pour soi ? Je pense que les facteurs culturels, le féminisme, l’immigration rendent aujourd’hui la structure de classe beaucoup plus complexe que par le passé. La classe n’est pas morte (comme l’avaient pronostiqué les auteurs d’ascendance néo-maxiste; Gorz, Offe, Balibar, Lacalou) mais n’épuise / n’absorbe pas toutes dimensions des inégalités sociales et de l’identité sociale.
Je pense aussi qu’il faut prendre beaucoup plus au sérieux le rôle de l’idéologie, non pas tant en tant que production d’une “fausse conscience”, mais comme processus de production et de signification de valeurs internes à la vie sociale.
La gauche doit aujourd’hui se rendre à nouveau capable de produire des médiations nécessaires pour réconcilier les masses et la politique. Elle peut le faire à la seule condition de conjuguer les thèmes éthiques et citoyens avec un renouvellement fort des thèmes d’inclusion sociale, du travail, de la lutte contre la précarité et la marginalisation. Le rapport entre la gauche et la classe salariée/ouvrière demeure nécessaire, sans toutefois encore être inévitable comme ce fut le cas auparavant. Mais il est indispensable que l’action politique récupère une capacité à faire dialoguer (comme les communistes en étaient capables à une certaine époque) les intellectuels et le peuple. C’est une grande leçon de Gramsci, bien acquise et longuement pratiquée par l’ancien PCI. Sans cela, la gauche sera condamnée au divorce néo-élitiste avec les masses. C’est une chose, comme on le sait, difficile à assumer ; ce qui ne veut pas dire que les choses sont donc irrémédiablement perdues.
Pour terminer ici avec une note optimiste; comme l’a écrit le marxiste culturaliste anglais Raymond Williams: « Aucun mode de production, aucun ordre social dominant et aucune culture dominante n’a su inclure et épuiser les pratiques, les énergies, l’intentionalité des êtres humains ». Et c’est de ces pratiques, de cette énergie, surtout lorsqu’elle se manifeste, que l’on devra savoir repartir de l’avant.

(traduction S. Bouquin)

Le problème de l’information scientifique


Paradoxalement, à l’ère des NTIC et des réseaux globaux, le problème de l’accès universel à
l’information scientifique se pose avec de plus en plus d’acuité. Dans ce cadre, l’avenir de la
science suscite des inquiétudes. Pas pour des raisons techniques, mais pour des raisons socio-
économiques. Au grand dam de la communauté scientifique, qui est cependant responsable
de cette évolution. Comment en est-on arrivé là ?
Inventer, découvrir en science, c’est créer de l’information. C’est également se nourrir
d’information. La science est information de part en part (G. Varet). Ce flux d’information a
pris longtemps la forme d’échanges épistolaires pour se muer, à la fin du XVIIe siècle, en
« journaux » scientifiques issus de « sociétés » scientifiques (Journal des Scavans de la
Société royale à Paris, Philosophical transactions de la Royal Society à Londres). De
quelques dizaines à la fin du XVIIe siècle, le nombre de journaux scientifiques est passé
actuellement à quelque 100.000 (estimation). Destinés initialement à diffuser l’information
scientifique entre savants et au public cultivé, ces journaux ont rapidement constitué une
vitrine valorisant les chercheurs et leur apportant la crédibilité issue du soutien d’institutions
officielles et prestigieuses.

La publication scientifique : problèmes et perspectives
 
La communication scientifique actuelle garde ces rôles fondamentaux :
• L’enregistrement : établir la priorité intellectuelle d’une idée, d’une découverte.
• La certification : attester la qualité de la recherche et la validité de ses résultats.
• La diffusion : assurer la dissémination et l’accessibilité de la recherche et de ses
résultats.
• L’archivage : pérenniser l’information et son accès.
• L'évaluation et la promotion des chercheurs. Ce rôle n’est pas du même ordre que les
précédents, mais il s’est greffé sur la communication scientifique au point d'en
paraître souvent indissociable.
La confection de ces journaux s’est rapidement révélée un travail considérable, d’où
l’intervention d’imprimeurs et d’éditeurs, avec tout l’aspect économique et donc commercial
que cela entraîne.
Par ailleurs, le nombre des journaux scientifiques a augmenté de manière telle que les
bibliothèques se sont trouvées devant de gros problèmes à résoudre : que faut-il acheter, que
faut-il conserver, comment cataloguer, comment organiser l’accès, etc. ? C’est dans ce
contexte que la bibliométrie scientifique est née.Sur ces bases, pourquoi ne pas rêver de créer
une encyclopédie permanente et universelle du savoir ? En 1963, paraît le « Science Citation
Index » d’Eugene Garfield. L’idée de base est simple : pour construire cette encyclopédie, il
faut se limiter à l’essentiel. Pour définir celui-ci, on tiendra compte de l’importance accordée
aux publications, telle qu'elle est attestée par le nombre de citations de ces publications par la
communauté des chercheurs eux-mêmes, dans leurs propres travaux. Le SCI reprend quelque
3750 revues. Des outils semblables ont vu le jour ultérieurement pour les sciences sociales
(SSCI) et humaines (Arts and Humanities Citation Index) sans cependant atteindre le même
impact.
Cette idée, apparemment géniale, va déclencher deux types de « catastrophes », paradoxales,
intriquées et s’entraînant mutuellement.
La « catastrophe » économique
Du côté des bibliothèques, la rationalisation des achats, face à la diminution constante des
moyens, s’inspire de cette bibliométrie : on achète « utile » c’est-à-dire les revues les plus
citées, et tout le monde fait de même. Une série de journaux deviennent donc
« indispensables » (les « core journals »). Les éditeurs s’en aperçoivent, ils se les approprient
s’ils en ont les moyens, et font monter les prix, sans raison autre que les lois du marché. Les
bénéfices de ces éditeurs montent en flèche dans le secteur des revues savantes.
Ainsi l’augmentation moyenne du prix des périodiques STM entre 1970 et 1995 était de
471 %, en tenant compte de l’indexation !
Des études montrent également que ces augmentations étaient plus prononcées auprès des
éditeurs commerciaux qu’auprès des publications des sociétés savantes, bien qu’ici aussi de
grandes différences existent de société à société.

La publication scientifique : problèmes et perspectives

Les conséquences de ces augmentations furent des suppressions massives d’abonnements
avec des effets parfois désastreux, la diminution d’acquisitions de monographies, la
frustration des usagers qui n’ont plus accès à toute l’information dont ils ont besoin, un
mauvais service rendu aux auteurs (dont les travaux sont insuffisamment diffusés), des
difficultés de financement de ces acquisitions, etc. De leur côté, les éditeurs renforçaient leurs
positions par une politique de fusions, regroupant de plus en plus de petits éditeurs dans les
mains de quelques grands trusts. Récemment une autre évolution dangereuse se dessine : les
fusions ne se passent plus uniquement de façon horizontale mais aussi verticale, intégrant
d’autres fournisseurs de service (agences bibliographiques, agences de souscription, …).

En résumé:


Les recherches fondamentales sont principalement financées par les pouvoirs publics. Les
résultats de ces recherches sont exposés dans des articles scientifiques rédigés par les
chercheurs « gratuitement », dans le cadre de leur contrat de travail. De plus en plus
souvent, les chercheurs cèdent tous leurs droits d’auteur et doivent payer une partie des frais
de publication. Ils évaluent le travail de leurs confrères, au profit de l’éditeur, sans être
rémunérés. Et leur institut, leur bibliothèque, rachète finalement à prix d’or des copies des
exposés de ces résultats de recherche. Les éditeurs commerciaux de revues scientifiques
taxent donc les fonds publics de recherche. Et ce n’est pas tout, ils en détiennent tous les
droits de reproduction et de diffusion, et, avec l’avènement de la copie électronique,
pourraient devenir les gardiens exclusifs de l’archivage : le savoir de l’humanité, financé par
tous, est confisqué par quelques entreprises privées, à but lucratif ! Et tant pis pour les
exclus !

mercredi 9 avril 2008

Entretien avec Alain Platel, Fumiyo Ikeda et Benjamin Verdonck

Nine Finger

Quelle est l’origine de ce projet?
Fumiyo Ikeda: Il y a cinq ans, Anne Teresa de Keersmaeker m’a demandé si je ne voulais pas créer une pièce àpart, en dehors de ses propres chorégraphies que j’interprète depuis longtemps. Je ne savais pas vraiment commentm’y prendre. L’équipe de la compagnie Rosas m’a alors conseillée de choisir d’abord les personnes avec lesquellesj’avais envie de travailler plutôt qu’un sujet ou une musique. J’ai donc réfléchi dans ce sens et demandé àBenjamin Verdonck qui est acteur et performeur, et que je connais depuis quinze ans. Nous nous sommes rencon-trés sur un projet de film alors qu’il était encore au Conservatoire. Par ailleurs, j’avais depuis longtemps envie de travail-ler avec le chorégraphe Alain Platel, mais avec une équipe plus restreinte que dans ses propres pièces qui réunis-sent beaucoup de monde. Nous n’avions jamais eu d’occasion de ce genre jusqu’à aujourd’hui. L’une de nos plusgrandes difficultés a été de trouver des dates. Il nous a fallu beaucoup de temps pour caler nos emplois du tempsrespectifs et trouver des temps de répétition communs! Nous nous sommes d’abord retrouvés régulièrement, simple-ment pour discuter autour d’éléments divers. Alain nous faisait beaucoup parler de ce qui nous intéressait à cemoment-là, autour de l’actualité, des films, de la musique. Mais rien encore qui puisse présager de ce dont noustraitons dans la pièce. Tout était toujours très ouvert dans ces discussions. Nous ne savions rien encore lorsqueBenjamin a proposé un titre: Nine Finger.
Il avait alors déjà dessiné ce visage avec des larmes, qui est aujourd’huil’affiche du spectacle. Le premier jour de répétition, il a amené le livre d’Uzodinma Iweala (écrivain né à Washingtonde parents nigérians), qui raconte la guerre à travers les yeux et les mots d’Agu, un enfant-soldat.
Alain Platel, comment vous-êtes vous retrouvé dans ce projet?
Alain Platel: Quand Fumiyo m’a demandé si je voulais participer à cette création, je voulais d’abord m’assurer qu’ilne s’agissait pas d’un solo, car ce qui m’intéresse dans le travail est la dimension collective, la notion de groupe. Enmême temps, je connaissais le travail de Benjamin, et cela me rendait très curieux de voir comment des caractèressi différents, presque à l’opposé, pouvaient créer ensemble. Nous avons d’abord, à travers nos rencontres régulières,cherché à trouver un sol commun. Quand Benjamin a proposé de travailler sur ce livre de l’enfant-soldat, une autrequestion s’est posée à nous.
A-t-on le droit en tant qu’Européen de prendre cette parole à notre compte, d’en faireune pièce?
Nous avons donc cherché comment raconter cette histoire. Et comme le sujet traite de l’insupportable, ilfallait aussi être certain de pouvoir transmettre ce propos et cette langue au public. Le texte seul, dans sa violence,faisait très peur. Nous avons demandé à d’autres personnes de nous rejoindre dans ce processus et nous leur avonsmontré des étapes du travail. Leurs réactions nous ont encouragés dans cette voie.Choisir un texte comme celui-ci, c’est aussi une forme d’engagement. Chacun est lié à ce qui se passe dans lemonde. C’est pourquoi nous avons décidé d’intégrer cette histoire avec des éléments plus personnels, notammentautour du sentiment d’impuissance que l’on ressent lorsque l’on est confronté au témoignage de cette réalité. D’unpoint de vue simplement humain, individuel. Cela nous a permis d’introduire un espace entre notre regard extérieursur cette réalité, et le sujet du livre. La présence de Fumiyo fait le lien entre les deux.
Comment vous est venu le titre de cette pièce Nine Finger?
Benjamin Verdonck: En fait, c’est une association. Au mot “finger”, il manque volontairement un “s”. C’est cette idée qui m’intéressait. Après nos discussions, il me semblait que ce titre reflétait la question qui occupait nos temps derencontre: comment se positionner envers l’actualité, avec notre langage. Nine Finger, “neuf doigt” et ce quelquechose qui manque, me semblait être une image adaptée à ce projet à venir. Cette image, je l’ai représentée par undessin, un visage et des larmes. Sans encore avoir une idée très précise de ce que nous allions faire, puisque nousn’avions pas encore commencé les répétitions. Mais il y avait pour moi cette direction qui s’esquissait à travers noséchanges. Même aujourd’hui, après la création, j’ai vraiment l’impression que cette pièce est en fait très fidèle à cepremier temps du processus de travail. Nous ne sommes pas partis du texte, nous avions commencé avant. Mais nous avons immédiatement été tous les trois d’accord sur l’idée de le mettre en scène. Cette décision a évidemment enclenché un autre type de travail et de questionnement.
Comment traiter par l’esthétique un propos aussi cru etdifficile, qui témoigne d’une histoire à laquelle nous sommes liés mais qui n’est pas la nôtre?
Nous vivons dans cequ’on appelle un pays riche. Nous ne vivons pas en Afrique et en général l’idée que nous pouvons nous en fairepasse par les images diffusées par les médias. Nous avons cherché comment nous pouvions nous situer, quelleplace pouvait être la nôtre face à cette réalité.
Fumiyo Ikeda: En fait, en reprenant ce texte à notre compte, ce que nous essayons de dire, c’est que nous sommestous concernés par la guerre et la violence. Cela n’arrive pas qu’aux autres. Nous ne pouvons pas faire comme sicela n’existait pas parce ce que cela se passe loin de chez nous.


Vous avez chacun un parcours différent et cette pièce vous réunit pour la première fois tous les trois, comment avez-vous travaillé avec Alain Platel?
Benjamin Verdonck: Nous avons essayé de dire ce nœud qui nous prend au ventre quand nous nous tenons informésde ce qui se passe dans le monde. Très concrètement, Alain m’a demandé de jouer la réaction physique du texte,d’évoquer ce que j’en ressentais et non pas de jouer un enfant-soldat. De travailler plutôt sur ma propre relation,intime, au personnage de l’enfant-soldat. J’ai surtout étudié comment je réagissais à ce qu’il disait.Fumiyo Ikeda: C’est surtout un travail sur la distorsion. De la manière dont c’est écrit. On a l’impression qu’il y a toujoursun décalage entre les mots, le temps, les actions et les émotions. C’est un drôle de sentiment. C’est très physique. Le texte raconte assez, nous cherchons plutôt à tenir, à abstraire.
Benjamin Verdonck: La position d’Alain nous accompagne beaucoup, il cherche surtout à écouter les gens avec lesquels il collabore, à faire émerger ce qu’ils ont en eux. Je pense qu’il a vraiment travaillé à partir de nos envieset de nos façons d’être. Dès le premier jour des répétitions, il était très clair que j’allais intervenir à partir du texte,avec un micro, Fumiyo avec la danse. Mais nous nous sommes beaucoup interrogés sur la manière de traiter cesujet. Nous avons cherché à préserver un mouvement même dans le jeu, entre être dedans et dehors, l’expression etla retenue. Cela nous semblait très important autour de ce sujet et aussi dans la relation au public car ce n’est pasune pièce faite pour plaire, le sujet est très dur, cru et direct. Il y a une sorte d’impossibilité à dire, à nommer avec un tel propos, que l’on essaie pourtant de donner à entendre, réfléchir, partager.

Fumiyo Ikeda: Nous avons sélectionné et intégré plusieurs séquences de texte. Ensuite, nous avons cherché commentmettre en relation le jeu et le mouvement, le théâtre et la danse, en évitant de simplement alterner, ou passer d’unlangage à l’autre. Il nous fallait trouver des liens entre les deux sans être illustratif et en restant entre des élémentsconcrets et des figures abstraites. Il est clair que même pour Alain, la présence du texte apportait une structure quenos travaux respectifs ne nous apportent pas d’habitude. On a travaillé avec le moins de matériel possible. Lesimprovisations, les listes de mots-clés, le travail avec les objets nous ont surtout aidé à chercher des possibilités, desmatériaux pour la pièce.

Fumiyo Ikeda est danseuse et Benjamin Verdonck, acteur. De quelle façon avez-vous traité ces différences de langage?
Alain Platel: Ils ont surtout cherché ensemble comment trouver des liens. Ils voulaient aussi avoir des moments dansésà deux. Si Benjamin est un acteur très engagé physiquement, sa manière de bouger n’a évidemment rien à voir avec celle de Fumiyo, qui est très élaborée. Mais la confrontation entre les deux est très belle, touchante. Le matériel gestuel a été développé avec elle. De son côté, Benjamin a travaillé sur une manière de parler qui suggère plu-tôt qu’elle ne raconte. Elle est aussi liée à l’écriture. L’anglais utilisé par l’auteur est celui d’un enfant, un langage élémentaire avec beaucoup d’onomatopées. Les mots sont très liés aux sons. Ce qui nous a beaucoup intrigué. Parla suite, nous avons fait le choix des passages que nous voulions raconter, et qui sont devenus des scènes. En travaillant sur l’état de confusion donné par le texte, nous avons élargi la dimension de ce récit, qui est au singulier,en donnant à chaque scène une perspective plus générale. Le matériel gestuel et textuel a été redistribué entre euxdeux et la parole a été traitée au même niveau que le corps. Les mots sont relayés par le mouvement ou les actions. À travers cette pièce nous ne cherchons évidemment pas à convertir ou culpabiliser le public. L’idée c’est toujours de partager un sentiment.


Propos recueillis par Irène Filiberti en février 2007

La personne de demain

En 1980, Carl Rogers consacrait un chapître de son dernier livre " A Way of Being " à de la prospective. Il pronostiquait les qualités requises pour la personne de demain, celle qui saurait relever les défis de la complexité des enjeux humains, économiques et écologiques. C'était, il y a presque 30 ans. Ressentant leur superbe adéquation aux exigences de notre 21 ème siècle débutant, prenons la liberté de les traduire en " qualités de la personne d'aujourd'hui " . 1) Ouverture: ouverture au monde, intérieure et extérieure, à de nouvelles manières de voir, de nouvelles expériences, de nouvelles idées, de nouveaux concepts. 2) Désir d'authenticité: dire les choses telles qu'elles sont, rejeter l'hypocrisie, la tromperie et le double discours. 3) Scepticisme à l'égard des sciences et de la technologie: rejet des sciences en tant que moyen de conquête de la nature ou de contrôle de l'homme mais soutien des solutions favorisant son développement. 4) Désir de complétude: n'aime pas vivre dans un monde compartimenté (corps/esprit, travail/jeu, santé/maladie), elle s'efforce de vivre sa vie en tant qu'expérience globale. 5) Un besoin d'intimité: recherche de nouvelles formes de proximité, de communauté d'intérêts reposant sur une communication à la fois sensible et raisonnée, non- verbale autant que verbale. 6) Adepte du changement: orientée flux et process, elle a une certitude: "la vie n'est que changement". Elle la vit pleinement et accepte la prise de risque inhérente. 7) Humaine: avide d'apporter son soutien aux personnes en réel besoin, sans aucune forme de jugement. 8) Proximité de la nature: dotée du sens de l'écologie, elle se sent l'alliée des forces de la nature et ne s'intéresse pas à sa conquête. 9) Anti-institutionnelle: pense que les institutions devraient être au service des personnes et non le contraire, rejette la bureaucratie hyperstructurée et inflexible. 10) L'autorité intérieure: a confiance en sa propre expérience, son propre avis et rejette l'autorié imposée de l'extérieure. 11) Distance vis à vis des contingences matérielles: les récompences et le confort matériel l'indifèrent, le statut et l'argent ne sont pas ses objectifs. 12) En quête de spiritualité: en quête, à la recherche de la paix intérieure. Elle désire trouver un sens à sa vie, être capable de transcender son "ego". Parfois en état modifié de conscience, elle expérimente l'unité et l'harmonie de l'univers.

Une introduction à la notion de "développement personnel"

Ce qui semble acquit, c'est l'engouement d'un public de plus en plus nombreux pour le développement personnel, qui semble être une tentative, plus ou moins désespérée, pour redonner du sens à son existence, sur une toile de fond sociale, politique, économique,pour certains plus ou moins inquiétante. Ainsi, le monde économique semblerait fou, ou du moins incontrôlable dans sa course au profit: il "broie" les êtres humains et fabrique de l'exclusion au niveau des nations du monde; des couches de population, des pays entiers sont hors-jeu, tandis que la spéculation bat son plein et que la consommation devient effréné. La gestion des ressources planétaires entraîne des séries de catastrophes dans le domaine écologique, la surpopulation bouche nos perspective mais encore le surarmement, les manipulations génétiques sur les plantes, les animaux et sur les humains sont autant de sources d'inquiètude.
En ce qui concerne l'individu, le mode de vie occidental est générateur de stress et hypothèque la santé: on tombe malade, et surtout on s'ennuie. Vivre est-il devenu mécanique, et qui plus est, dans une solitude sociale, caractéristique de notre époque contemporaine ( 13 millions de célibataires en France et moins de 3 ans pour la durée moyenne de vie d'un couple). Force est de constater, en général, le peu de crédit pour les réponses globales, économiques ou politiques tandis que nous sommes, individuellement incapables de résoudre la plupart des problèmes qui se posent; quand nous ne rendons pas les situations pires par l'application de solutions qui ne permettent que de "réussir à échouer" selon l'expression de P.Watzlawick, en générant des complications imprévues, spirale sans fin de crises et de solutions.

La Science nous a amené, à travers l'injonction de Descartes " Rendez vous maître et possesseur de la Nature", à fragmenter la connaissance à l'infini avant de déboucher de manière paradoxale, sur les "rives" de la métaphysique. La recherche de l'infiniment petit, du disjoint, du distinct, a amené à travers l'évolution des sciences de la Nature et la physique quantique - dont le modèle pour une autre représentation de la Nature ne s'est toujours pas imposé depuis près d'un siècle - à l'opposé de là où elle pensait se rendre, mais plus encore, à une conception de l'univers radicalement différente, ainsi que l'a souligné E.Morin dans ses écrits ( La Méthode ) : " Sciences, techniques et sociétés sont devenues entraîneuses et entraînées dans un tourbillon où elles sont mutuellement dominatrices et dominées, asservisseuses et asservies. Ce tourbillon entraîne désormais l'avenir de la planète. Une fantastique aventure s'accélère dont la science de plus en plus élucidante et aveugle, omniprésente et impuissante est devenue la tête chercheuse. Elle conduisait, croyait-on, encore il y a un sciècle, à l'émancipation de l'humanité. Aujourd'hui, nous voyons qu'elle peut conduire à l'asservissement de l'homme et à l'explosion du monde. Rien n'est encore décidé ".
Ainsi, pouvons-nous dire qu'une certaine vision du monde de ce paradigme rationnel, dominant, a produit notre civilisation occidentale, a promu son hégémonie, et bute actuellement sur ses propres limites? Ce qu'elle continue à produire peut-il nous précipiter collectivement vers notre perte, si rien n'est infléchi?

La Physique Quantique tente pourtant, aujourd'hui, de proposer- sans grande écoute, il est vrai - une vision unifiée du monde, qui pourrait nous permettre d'envisager d'autres compréhension. Peut-être aussi, à terme, cette vision nous permettra-t-elle de réunifier deux modes de vie très différents, qu'on peut globalement qualifier " d'occidental " et " d'oriental ", l'un fondé sur le contrôle et la technique, l'autre sur le sens et le plaisir du présent ainsi que le commente, en autre, Boris Cyrulnik, en 1995: " la culture occidentale a pris le pouvoir grâce à la technologie qui a le pouvoir grâce à une attitude séparatrice. En clivant en mille spécialités, chacun a creusé son sillon, fait des performances étonnantes et, a complètement atrophié les autres représentations du monde. D'autres cultures ont fait de moins bonnes performances, mais continuent à donner du sens aux choses, ce qui crée une très grande richesse du quotidien, un monde tout à fait épanouissant". Plus longuement, on peut poursuivre en citant D.Bohn ( cf " La plénitude de l'univers " ) qui ajoute: " il est clair que ces différentes voies développées par les deux sociétés conviennent à leurs différentes attitudes devant la mesure. Ainsi en occident, la société s'est principalement appliqué au développement de la Science et de la Technologie (qui dépendent de la mesure), pendant qu'en Orient, l'intérêt principal est allé vers la religion et la philosophie (qui sont dirigées vers l'incommensurable)...l'incommensurable constitue la réalité originelle...la mesure constitue une approche d'un aspect secondaire et dépendant, mais néanmoins aussi nécessaire de la réalité...la mesure identifiée avec l'essence même de la réalité, ceci est une illusion ". Même si l'occident a brillammant réussit à augmenter sa puissance technique et son pouvoir sur la Nature, dans le même temps, nous avons perdu la forme de liens directs avec elle, qui nous permettaient des visions plus fusionnelles, magiques, primitives. Nous avons choisi une voie et nous l'avons creusé non sans aveuglément, peut-être jusqu'au danger, jusqu'à l'absurde. D.Bohn: " Les distinctions largement répandues et pénétrantes entre les gens (races, nations, familles, professions, etc...) qui, à l'heure actuelle empêchent l'humanité de travailler dans son ensemble, pour le bien commun, ont à l'origine, un facteur clé dans une façon de penser, qui traite les choses comme divisées, de façon inhérente, déconnectées et "cassées" en d'encore plus petites parties constitutives. Chaque partie est considérée comme étant essentiellement indépendante et existant en elle-même ou auto-existante. Lorsque l'homme pense à lui-même de cette façon, il tend inévitablement à défendre les besoins de son propre ego contre l'ego des autres...Si il pense à la totalité comme constituée de fragments indépendants, alors ce sera la façon dont son esprit tendra à fonctionner, mais si il peut inclure tout de façon cohérente et harmonieuse dans un tout entier sans frontière (car toute frontière est une division ou un arrêt), alors son esprit tendra à se mouvoir d'une façon semblable et à partir de là, découlera une action ordonnée à l'intérieur d'un tout.

La question serait alors: comment peut-on tenir ensemble différents niveaux de réalités c'est à dire vivre des expériences dans le domaine de la matière, du "physique" et leur donner du sens dans le domaine de l'esprit? On sait déjà que certaines de nos expériences sont si fortes qu'elles peuvent être vues comme des expériences émotionnelles "correctives" et qu'après les avoir vécues, certaines personnes changent radicalement leur relation aux autres et au monde. Ce sont nos expériences les plus exceptionnelles: l'art sous toutes ses formes, mais aussi les pertes de toutes natures, les naissances, les coups de foudre, les passions, les relations, les extases, les submersions dans la Nature. Mais des expériences plus quotidiennes (discuter, échanger, partager, communiquer), peuvent peut-être aussi permettre de sentir le reflet de quelque chose de plus vaste et ainsi donner une signification et une valeur nouvelle à ce que nous vivons. Pourrais-t-on ne pas voir les événements de nos vies comme l'univers dans son entier qui s'y déploie et qui s'y exprime d'une façon inséparable, à la fois matière et signification.

Au final, le concept le plus clarifiant pour cette tentative d'introduction et/ou de définition du développement personnel ne serait-il pas celui d'auto-éco-organisation proposé par Edgar Morin en 1990, dans son ouvrage " Introduction à la pensée complexe " ? Une formation au développement personnel ne serait-elle pas un temps consacré à l'auto-éco-organisation? Un temps de recul, d'analyse, d'analogie, de prise de conscience de ce phénomène en nous, avec des méthodes pour le favoriser, pour en hâter la croissance, pour s'en donner l'appétit, pour le vivre plus intensément et savoir le transférer dans la vie ordinaire, quotidienne. Temps spécifique, à l'intérieur d'un organisme de formation qui propose d'aider à acquérir des comportements, de faire des actions, dans un domaine particulier et aussi une nouvelle façon de voir le monde, la pensée; un autre mode de relation à ses émotions, les sentiments.